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La Reine Antilope
de Christel Mouchard
Roman
Collection « Best-Sellers »
Editions Robert Laffont
Deuxième partie, chapitre 5
Enfin, elle sortit son propre carnet de voyage:
«Octobre, le 20: coupée du monde, menacée par l’imposteur Saragon, accusée de meurtre, je prends la décision de fuir vers une région non cartographiée, par le lac, vers le sud. Aujourd’hui commence un nouveau voyage, que je vais tenter de recenser au plus juste pour le bénéfice de ceux qui viendront après moi. J’emporte les instruments de mesure et le dessin de l’aquilante, dans l’espoir de revenir un jour dans mon pays en ayant accompli une œuvre utile.»
La nuit n’était pas encore terminée, mais Emma n’avait pas sommeil; elle reprit le costume qu’Almah lui avait composé pendant la fièvre, sans jupons ni corset, les pieds chaussés de sandales arabes et les cheveux tenus par un turban voilant la nuque, le cou et les épaules; elle était prête. Elle sortit pour attendre l’aube sous l’auvent, là même où elle avait déjà passé une nuit d’insomnie, les yeux posés sur le reflet de la lune.
Le reflet était là, encore. Une ombre le barrait, cette fois, découpée sur la surface argentée du lac, proche du rivage.
Emma crut revoir la scène du bain d’Almah; les mêmes ondes entouraient la silhouette noire de cercles concentriques. Elle scruta la nuit.
Cette ombre était bien celle d’un corps à demi dressé hors de l’eau. Plus exactement, elle était celle de deux corps. Une grande chaleur monta aux joues d’Emma. La vision était bien différente de celle qu’elle avait aperçue à la lumière des foyers, dans le campement de Simmbabouenni, vision d’orgie dont elle avait peuplé ses hallucinations. Celle-ci était calme et lente. Offerte à tous, elle était cependant refermée sur elle-même, secrète tout en étant si visible, comme évoluant à l’intérieur d’un coquillage transparent aux parois infrangibles.
Sans rien distinguer des silhouettes mêlées, la jeune femme sut qui elle voyait dans la lumière blanche et bleue. Lui apparut alors, en une suite d’images précises, comment la nuit s’était déroulée pour Almah et Hanniel pendant qu’elle s’attardait à rire de douleur sur elle-même et le temps qui passe.
La négresse était allée laver le sang qui la salissait; elle avait abandonné sa tunique sur la grève; elle était entrée dans l’eau, ses cuisses nues pénétrant le lac; elle avait deviné qu’Hanniel la regardait comme il l’avait regardée cinq mois plus tôt. C’était elle qui avait fait signe – il n’aurait pas été le premier à abolir l’espace qui les séparait; sa prévention était plus forte, plus raisonnée; son désir plus dissimulé; son affection pour Tomori moins passionnée et plus réelle.
«Viens», avait dit Almah à l’homme caché dans la nuit. Hanniel était entrée dans l’eau à son tour. Il n’avait pas enlevé ses vêtement, lui qui avait été élevé dans la pudeur européenne. Almah l’avait fait. La chemise était à peine fermée, le pantalon retenu par un simple cordon. Il n’était pas bien défendu, ce corps mince, noué de muscles durs sous une peau fine… Les caresses leur étaient simples et faciles; elles venaient aux deux ennemis comme des souvenirs d’enfance; ils s’aimaient depuis plus de vingt ans
Emma resta longtemps sous l’auvent. Aucun sentiment de honte ne l’éloigna; un lien l’unissait à Almah et Hanniel, qui empêchait les réactions ordinaires. N’allait-elle pas vivre avec eux une aventure sans retour? Une attirance indéfinissable, qui ne laissait aucune place à la gêne, la tenait attachée à cette étreinte qui se déroulait lentement devant elle, sur un lit de sable et d’eau, livrant comme intentionnellement ses circonvolutions les plus secrètes.
Finalement, elle ferma ses yeux fatigués de trop fouiller la nuit et s’endormit.
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