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Les après-midi d’un fonctionnaire très déjanté
de Upamanyu Chatterjee
Roman
Collection « Pavillons »
Editions Robert Laffont
Traduit de l’anglais par Carisse Buquet
Le premier réveil à Madna fut atroce («j’étais baisé, comme Adam déchu», écrivit-il plus tard à son amie Neera de Calcutta). Il ouvrit les yeux avec difficulté avant de comprendre que les moustiques s’en étaient même pris à ses paupières. Il regarda le plafond de bois tout en se disant qu’une journée qui commençait par un sentiment de dégoût s’annonçait plutôt mal! Il se regarda dans la glace: deux points rouges et gonflés s’étalaient sur sa joue droite, à la naissance de la barbe, et un autre au-dessus de l’oreille gauche. «Les moustiques de Calcutta sont plus civilisés, ils ne vous piquent jamais au visage.» Madana avait prélevé sur lui sa première dîme de sang. «L’éléphantiasis n’est-elle pas une maladie incurable?»
Il sortit pour demander du thé à Vasant. Au-delà de la véranda, l’éclat du soleil blanchissait les autres bâtiments. Il avait l’impression que le soleil calcinait sa tête et son cou. Huit heures et quart du matin; il sentait les rougeurs s’étendre sur toute la superficie de sa peau.
On était cependant à la fin de l’été. L’année précédente, Madna avait battu tous les records de chaleur: l’endroit le plus chaud de l’Inde. Elle avait bien quelques rivales traditionnelles dans le Seccan indien, mais chaque année ses habitants étaient presque sûrs que la température de leur ville et de leur district serait plus élevée que celle de ses concurrentes. En hommage à cette canicule (mais en réalité pour éviter les coups de soleil), les habitants s’enroulaient la tête et les oreilles d’une serviette de bain ou de table qu’ils retiraient après le coucher du soleil. Plus tard, Agastya prit lui-même grand plaisir à en porter une et alla jusqu’à se faire photographier avec ce capuchon. Il en vint également à penser que ceux qui considéraient l’été indien comme une menace, et qualifiaient le soleil de dur, impitoyable ou irritant, ne faisaient que le réduire à un misérable mastodonte anthropomorphe. Bien sûr, la chaleur affaiblissait les mollets et déshydratait la tête, mais le soleil, comme tant d’autres choses à Madna, eut pour Agastya une fonction pédagogique. Il lui enseigna les aphorismes du sens commun: ne va pas à l’encontre des processus naturels, semblait dire l’astre brûlant; ici, reste à l’intérieur autant que possible, et essaie de mener une vie nocturne; ce n’est pas la peine d’explorer le monde car toute beauté ne se révèle que dans l’obscurité ou dans le demi-jour de l’aube.
Si Madna avait été Delhi et le climat moins chaud, et s’il s’était réveillé plus tôt, il serait allé faire son jogging quotidien. Au lycée, il était un bon coureur de fond. Courir paraissait un bon moyen de commencer la journée et de se remettre les idées en place. Mais ce matin-là, il revint dans sa chambre et se demanda s’il n’allait pas fumer un joint. Après tout, la jeep ne viendrait pas le chercher avant onze heures. Tout en délibérant intérieurement, il roula une cigarette qu’il fuma. Puis il mit la cassette de Shyama, un opéra de Tagore, et s’allongea pour contempler la pièce.
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