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J’vous ai apporté mes radios
Lettres et chroniques
de Guy Carlier
Humour
Editions Robert Laffont
Lettre à un motard borgne
Hier, dans un embouteillage, comme je m’écartai pour laisser passer une moto, son conducteur en me doublant me remercia en tendant la jambe. Ce rituel étrange qui permet par ailleurs au motard de se décontracter l’entrejambe l’espace d’un instant a remplacé le salut du bras qui les contraignait à conduire d’une main quelques secondes et donc de se planter dans le virage qui suivait.
Au même moment, sur France Info, on annonçait que le mollah Omar s’était échappé à moto, la dépêche précisant même qu’il s’était enfui dans des conditions rocambolesques, et que des témoins affirmaient l’avoir vu passer, le turban flottant au vent, c’est tout juste s’ils n’ajoutaient pas:
«Il portait des culottes, des bottes de moto
Un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos
Sa moto qui partait comme un boulet de canon
Semait la terreur dans toute la région.»
Ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c’est qu’on a mis en marche pour arrêter ce type les armées les plus modernes du monde, dotées des moyens les plus sophistiqués qui soient, des trucs à laser et à infra-rouges – il paraît même que les satellites espions parviennent à lire jusqu’aux plaques d’immatriculation –, et pendant ce temps-là, l’autre andouille se balade, turban au vent, sur sa mobylette, avec une queue de renard accrochée au guidon et un autocollant Pantashop sur le réservoir.
Cette image du motard Omar, oui maintenant on peut l’appeler le motard Omar, fait penser à un dessin de Hergé dans «Tintin au pays de l’or noir», vous savez, le méchant qui s’échappe dans le désert, sur une vieille Motobécane avec les gaz d’échappement représentés par un petit ressort.
Mais une question se pose: quel type de motard est Omar?
A priori, et pour des raisons évidentes, il ne s’agit pas d’un hell’s angel bichonnant sa Harley en buvant de la bière et en agitant la tête d’avant en arrière sur la musique d’Iron Maiden. Non, ça j’y crois pas.
C’est pas non plus le genre à chouchouter sa Kawasaki 1000, à bricoler des heures dans son garage où il aurait accroché au mur des calendriers avec des filles à poil. Les filles à poil, c’est pas son genre à Omar, car voici ce qu’il disait des femmes dans l’une de ses rares interviews. Je cite:
«De par sa nature même, la femme est un être faible et vulnérable à la tentation.» Et c’est vrai qu’en face d’un type borgne qui ressemble à un pied nickelé, et qui vit dans une grotte, les femmes sont vachement tentées.
Mais revenons à sa fuite en Motobécane.
Turban au vent, disent les témoins.
Bon, déjà on constate que le mollah Omar ne portait pas de casque. Bravo l’inconscience! Est-ce que tu te rends compte, Omar, qu’en ne portant pas de casque tu mets en péril ta propre sécurité?
Laisse-moi te dire que l’accident n’arrive pas qu’aux autres. Imagine que ton turban ait mal été fixé par ton épouse. Ben oui! elle voyait mal à cause de la burqua. Le truc se déroule, se prend dans les roues et tu meurs comme Isadora Duncan. Toi, le chef suprême des talibans, trépassant comme une danseuse occidentale à moitié nue, ça la fout mal. Non, mets un casque Omar, ça te protégera, ça sera ta carapace de omar.
En plus, cet œil unique, ça doit te gêner pour conduire, si tu prends un moucheron dans le seul œil valide. D’ailleurs, moi je voudrais bien voir ton permis, Omar. Et puis, si ça se trouve, tu roules sans assurance. J’ai appelé la Matmut hier, ils n’ont rien au nom de mollah Omar. Certes, il est possible que tu sois assuré chez MMA, parce que tu as pas mal d’ennuis en ce moment et qu’avec MMA, plus de tracas.
Mais imagine, Omar, que tu te fasses arrêter. Bon, on connaît les chefs d’inculpation principaux, mais si on rajoute à ça conduite sans permis et sans assurance, sur une moto dont on se demande si elle t’appartient vraiment, là, tu risques gros.
Finalement, il existe une solution évidente pour arrêter le motard Omar. Pas besoin de l’aviation américaine, des commandos anglais, ni du porte-avions Charles-de-Gaulle. En plus, un porte-avions pour arrêter une moto… Non, virez tout le monde et envoyez là-bas une simple estafette de la gendarmerie française avec deux pandores moustachus à chemisette bleue. Et là, je vous assure qu’avec eux, un type en turban sur une moto, prénommé Omar et roulant sans permis et sans assurance, est certain de se faire arrêter au premier carrefour.
(8 janvier 2002)
Serge et Rostro
Sur l’autoroute A7, après la sortie Auxerre-Sud, sur un panneau très laid, un dessin grossier représente une colline surmontée d’un clocher sur un fond marron. Sous ce dessin hideux est inscrit: «Vézelay, colline éternelle». De fait, Vézelay est un gros bourg perché sur une hauteur au sommet de laquelle s’érige une basilique romane. Il règne à Vézelay une atmosphère étrange, envoûtante. Jules Roy, très con pour l’essentiel, écrivit un jour de fulgurance qu’aucun lieu n’est à la fois plus léger et plus pesant, car quelque chose d’indéfinissable, peut-être l’infini, y vibre dans les replis de l’âme.
On a coutume de dire que la qualité de l’air y est remarquable, la légende affirmant même que lorsque saint Bernard y prêcha la deuxième croisade au sommet de la colline, ses fidèles pouvaient l’entendre dans des villages distants de plus de cinq kilomètres.
Il y a une dizaine d'années, ayant décidé de prendre quelques jours de repos, je me rendis à Vézelay, plus précisément à Saint-Père-sous-Vézelay, à l’hôtel-restaurant-café-tabac-journaux la Renommée, où j’avais mes habitudes.
Cet établissement modeste jouxte l’Espérance, restaurant prestigieux lui, dont les graviers du parking ne crissent qu’au passage de berlines allemandes et de voitures de sport italiennes…
À cinquante mètres de là, la patronne de la Renommée avait l’habitude, dès mon arrivée, de m’apprendre avec l’œil brillant de ceux qui savent le nom des personnalités qui logeaient au palace voisin.
Ce jour-là, elle m’informa que Serge Gainsbourg séjournait à l’Espérance depuis plusieurs semaines, qu’il avait fait tirer un feu d’artifice à Noël, et elle ajouta même qu’il venait chaque jour dans son établissement acheter des cigarettes, n’hésitant pas à converser avec elle en consommant des boissons anisées.
Pour justifier ses propos, elle me montra une photo Polaroïd. On la voyait, vêtue d’un chemisier trop étroit laissant apparaître des ovales de peau blanchâtres entre chaque bouton, aux côtés de Gainsbarre qui, la cigarette aux lèvres, levait en riant un verre d’alcool qui le tuait un peu plus.
En rangeant la photo, la buraliste ajouta: «Dans l’hôtel à côté, y’a aussi un violoniste polonais ou peut-être qu’il est pianiste, chais plus, il s’appelle Markovich, un nom comme ça, mais il doit être connu car Monsieur Serge m’a dit qu’il n’osait pas lui parler.»
L’après-midi je montai la rue principale de Vézelay pour une visite traditionnelle à la basilique où, malgré le froid de janvier, j’arrivai en nage. Je savourai la fraîcheur du narthex, songeant à quel point ce mot évoquait quelque fistule anale plutôt que la majestueuse entrée de la basilique, lorsque j’entendis jouer du violoncelle.
J’avançai dans la nef et je vis sous la croix un violoncelliste qui répétait. Deux grandes enceintes acoustiques anachroniques montaient sur les côtés du Christ à la place des larrons. Près d’un pilier, une femme souriait en regardant le musicien. Lorsqu’il cessa de jouer pour enduire son archet d’une substance étrange, elle me murmura: «C’est Rostropovitch, il travaille le prélude de la cinq.» Le musicien se remit à jouer. Je ne savais pas de quelle cinq elle parlait mais c’était beau à pleurer.
D’ailleurs, tout près de moi, à demi caché par un confessionnal, un homme pleurait. C’était Serge Gainsbourg.
Alors j’écoutais Rostropovitch et je regardais Gainsbourg.
Il savait qu’il allait bientôt mourir et, soudain, c’était comme si cet homme qui jouait du Bach lui démontrait l’existence de Dieu.
Il croisa mon regard et, honteux qu’on puisse le voir pleurer, essuya furtivement sa joue, renifla ses larmes à venir en relevant la tête d’un coup de menton et s’approcha de moi en murmurant: «Pas dégueu le père Rostro.» Puis, toujours en chuchotant, il m’expliqua que le violoncelliste n’avait jamais voulu enregistrer ces suites de Bach jusqu’au jour où, montant les marches de la basilique de Vézelay, il s’exclama: «C’est Bach.»
Un mois plus tard, en même temps que les derniers feux de la guerre du Golfe, Serge Gainsbourg s’éteignit à Paris où il venait de rentrer, comme s’il eût été indécent de mourir à Vézelay.
Vézelay où au même moment Rostropovitch enregistra les «Suites» de Bach dans la basilique.
Si vous écoutez attentivement le prélude de la «Cinquième Suite», vous entendrez derrière le violoncelle la voix de Gainsbourg qui murmure en contrepoint: «Je suis venu te dire que je m’en vais.»
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