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Une enfance en enfer
Cambodge, 17 avril 1975 – 8 mars 1980
de Malay Phcar
Robert Laffont
Phong Sithean est le chef du village. Comme Rong et Khan, il y est né et y a grandi. Il me rappelle un peu papa. Tout le monde l’aime ici. C’est lui qui a proposé que je travaille comme bouvier, il a dit à maman que cela m’occuperait sans me fatiguer. Il s’arrange comme il peut avec les Khmers rouges. Nous avons tous des sacs de riz, bien cachés dans nos maisons. La récolte a été bonne, paraît-il. Mais pour que nous puissions manger, il a décrété que les provisions de riz ne partiraient pas à l’Angkar. Naron m’a raconté, très content, qu’il avait vu, l’autre matin, les Khmers rouges repartir dans leurs charrettes sans rien emmener. Phong Sithean a dû les embrouiller avec une quelconque explication. On ne manque pas de riz. C’est déjà ça!
Nous avons droit à un jour de congé tous les dix jours. Les semaines ont changé de longueur et cela nous complique. Je ne sais jamais exactement quand on est, au début, à la fin ou au milieu de la «semaine». Le jour du repos, on continue à l’appeler dimanche, même si cela ne veut plus dire grand-chose. J’ai un peu froid. On se tient près du feu dans la cuisine commune, Naron et moi. Les Khmers rouges l’appellent cantines. Il y en a quatre ou cinq dans le village. La nôtre est près de la maison. Pour la cuisine, il n’y a pas de dimanche, et maman s’y affaire. On l’aide un petit peu aussi. Mais je me sens fatigué. J’ai presque envie d’aller me coucher. Heureusement, c’est au tour de Naron d’aller chercher de l’eau. Il se lève, prend les seaux accrochés au bâton. Quand il se tourne, le bâton vient me cogner la tête. Il sort de la cuisine, les seaux pendant au bâton sur son épaule, comme si de rien n’était. Soudain, j’ai l’impression que je n’existe pour personne, que Naron l’a fait exprès. Entre-temps, maman est sortie et je suis seul près des grandes jarres à riz. La silhouette de Naron se découpe dans l’entrée et s’éloigne. Je cours alors et, avec mon lance-pierre, je le vise en criant son nom. Il se retourne et la pierre va cogner contre le seau de devant. Heureusement, je n’ai pas touché Naron. Il ne dit rien et repart. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, pourquoi cette colère s’est soudain levée, pour rien, pour un geste maladroit. Je me sens malheureux.
Le soir, à la maison, je redoute la réaction de Naron. Mais il ne dit rien. C’est comme s’il avait déjà oublié. Nous mangeons notre ration de riz en bénissant Phong Sithean d’avoir réussi à berner les Khmers rouges. (…) On en oublierait presque que cela fait à présent un an et demi que nous avons quitté notre maison de Phnom Penh. Nous avons déjà changé quatre fois de campement ou de village. C’est ici le moins pire, sauf que des êtres chers nous manquent. Léa, Thonn, Soâr, Marianne et papa. Cela fait beaucoup. Tous les soirs, je prie pour que Léa et sa famille soient sains et saufs quelque part.
Ce matin, comme d’habitude, je passe prendre Rong devant sa maison. Sur la place, il y a une jeep de Khmers rouges. Je vois Rong de loin qui, avec d’autres villageois, regardent sans un mot Phong Sithean suivre deux hommes en pyjama noir. Il m’aperçoit et me fait signe de rentrer chez moi. Mais je regarde ce qui a lieu. Un des gardes qui emmènent Phong Sithean parle fort. D’où je suis, je l’entends très distinctement.
( Traître! Traître! Ton compte est bon!
Il lui donne des coups de crosse de mitraillette dans les reins pour le faire monter dans la jeep. L’autre se met au volant et ils partent dans la poussière rouge du chemin.
Tout cela s’est fait très vite. Les villageois restent silencieux sur le pas de leurs paillotes. Vany est venu voir, lui aussi. Puis Praôs. Puis tout le monde sort, la rumeur circule. Phong Sithean a été dénoncé. Tout le monde se regarde. Qui a pu faire une chose pareille ? Phong Sithean dénoncé… cela paraît à peine croyable. Rong me dit qu’il faut aller faire paître les boeufs malgré tout. Qu’ils sont capables de nous punir parce qu’on ne fait pas notre travail. C’est un coup dur pour le village. La femme de Pong Sithean s’est cachée, elle a eu peur qu’on l’emmène, elle aussi. Personne ne le dit à haute voix, mais tout le monde imagine l’endroit où Phong Sithean a été emmené, la rafale de mitraillette qui part, lui qui s’affaisse. Où vont-ils l’enterrer?
Les choses ne tardent pas. Lorsque je reviens le soir, un curieux silence plane sur le village. Maman me serre de manière inhabituelle. Elle ne dit rien. Vany et Naron me récitent de façon laconique :
( En fin d’après-midi, une dizaine d’hommes et de femmes en noir sont venus perquisitionner les maisons. Ils ont rassemblé sur la place les sacs de riz retrouvés et les ont emmenés. Nous sommes tous des traîtres et on mériterait de finir comme Phong Sithean. Mais dans sa grande bonté l’Angkar nous laisse la vie sauve pour qu’on contribue à l’édification du Kampuchea démocratique.
Je les regarde, incrédule. Ils ont bien appris la leçon. La peur des schlops, les mouchards, va faire taire le village. On ne peut même pas prononcer cette phrase qui brûle les lèvres de tout le monde : on va mourir de faim.
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