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La Vie passera comme un rêve
de Gilles Jacob
Editions Robert Laffont
Fellini entre deux gendarmes
Qui aurait dit que Federico Fellini entrerait au paradis entre deux gendarmes ? Son cercueil n’est pas porté par des metteurs en scène, mais par des inconnus, encadrés par d’immenses carabiniers au plumet vert, blanc, rouge. Sous la houle des applaudissements, les photographes suspendent un moment leurs flashes comme en hommage suprême à l’homme qui a inventé le mot paparazzi. Dans le chœur, la pauvre Giulietta, inerte, petite souris recroquevillée dans les bras de ses proches, ne réagira qu’à la fin, quand la dépouille de son mari s’en va et que, de la main, elle lui adresse un long, un déchirant adieu. En face, on a aligné, comme au jeu de massacre, le président de la République, le président du Conseil – chef du gouvernement –, les présidents du Sénat et de la Chambre. Ils sont tous là, faisant des têtes de circonstance, on dirait des gisants. Tout près, Francesco Rosi représente ses confrères. D’autres artistes sont éparpillés dans la nef : j’aperçois Antonioni, livide, comme navré de survivre à Federico alors qu’il a été terrassé avant lui... Et si le destin avait tenu à frapper du même mal les trois plus grands metteurs en scène italiens, Visconti, Antonioni puis Fellini, de cette attaque au cerveau si symbolique du sort récent du cinéma transalpin ? La messe, soudain. Comme toujours les orgues tirent des larmes à l’enfant juif camouflé en élève séminariste. Ici, la pompe est grandiose, le faste tutélaire (Verdi plutôt que Nino Rota), mais l’absence de pénombre à cause des projecteurs télé qui éclaboussent la voûte les transforme en spectacle. On s’attendrait presque à voir danser les ecclésiastiques. Tous – cardinal, évêque, prélats, diacres, sous-diacres, archiprêtres – évoquent si irrésistiblement l’univers de Fellini et particulièrement le défilé de mode religieuse de Roma (oh, les sœurs en rollers, dont les cornettes battaient des ailes), que le cinéaste semble s’être glissé, une dernière fois, derrière la caméra pour réaliser son rêve le plus fou : mettre en scène son propre enterrement. Il est là, j’en suis sûr, voltigeant parmi nous, déambulant quelque part dans le transept, avec son petit chapeau mou à carreaux, son pardessus à chevrons et son écharpe rouge, son porte-voix à la main, et il sourit à la ronde, il cligne de l’œil à un machiniste, remet en place un surplis, traverse les groupes, remercie qu’on se soit dérangé, s’excusant du retard : n’est-ce pas l’heure de la pasta ? À la fin, tandis qu’une sonnette grêle annonce l’Élévation, il s’approche du catafalque, s’agenouille, se retourne vers moi et, de sa voix flûtée, me demande, taquin : « Savez-vous qui est mort aujourd’hui ? C’est le cinéma, tué par la télévision. » Il y a encore un dernier moment d’émotion, quand un trompettiste s’époumone dans une variation sur le thème de Gelsomina : la note monte, monte dans le chœur, dernier soupir d’un génie qui disparaît – et tout un monde avec lui.
À la sortie de la basilique, la foule a encore grandi. Le silence occupe tout l’espace. L’Italie vient de vivre l’enterrement de Victor Hugo.
La glissade
22 juin 1930
Je m’éveillai de bonne heure sans savoir trop quoi faire de ma journée. J’étais à peu près formé maintenant, j’étais bien. Je n’avais aucune bonne raison de sortir de ma cachette liquide sinon que le temps en était venu. Voué à l’école d’Hollywood, il me fallait une fin heureuse. On était le 22 juin 1930 et, d’après mon signe astral, l’événement était prévu pour onze heures. Si mes calculs étaient exacts, j’étais tranquille deux heures encore. Autant profiter de ma prime jeunesse. À l’intérieur du sanctuaire, il faisait sombre. J’approchai de la paroi humide et lisse et j’y collai ma toute petite oreille. J’entendais des bruits sourds, le halètement sifflant de ma mère et une voix inconnue qui lui commandait quelque chose. Je ne réussissais pas à me lever. Je me disais que j’avais besoin que quelqu’un m’aide et je ne savais pas qui appeler. Un moment intense en tout cas. Un événement était imminent, mais lequel ? Je me sentais fripé et légèrement fébrile. Au moment où je m’aperçus que je n’avais rien à me mettre, une sorte de raz de marée m’emporta plus bas, m’offrant une vue à couper le souffle sur l’intérieur de ma mère pourtant mal éclairé. La visite guidée ne me tentait pas, pourtant, sans le vouloir, je dévalai la pente sur le ventre. La caverne faisait un coude puis je restai coincé dans un couloir étroit. Je ne trouvais pas mes mots. Je voyais bien que c’était une première, comme la descente des rapides dans African Queen, mais il me fallait agir seul. Je décidai de ne pas trop m’éloigner. Pour me libérer, j’aurais dû me transformer en esquif, j’étais près d’y parvenir quand j’aperçus une lueur. Des muscles autour de moi se contractaient, des vaisseaux se dilataient, toute une machinerie à intervalles réguliers se mettait en branle. Cette caverne me plaisait. J’aurais bien fait encore un petit somme mais il me sembla que j’étais attendu. Suffisait-il de se laisser aller pour être admis dans le monde ? Ce n’était pas un épisode à traiter à la légère, oh non ! J’avançais tête la première, mais j’avançais. Il faisait chaud. Je ne pouvais pas rebrousser chemin, mais ça m’était égal. J’étais prêt à présent. J’eus soudain conscience d’être expulsé. Le lycée Carnot, L’Hermitage, l’alumnat du Saint Rosaire, Louis-le-Grand, Raccords, Jeannette, Toledo, Laurent, Didier, Un jour une mouette, Le cinéma moderne, L’Express, Cannes, Au cœur du festival, Chacun son cinéma, Ilya, Marie, Francine, Ava, Dimitra, la vie passera comme un rêve, c’était mon avenir, mais je n’en savais rien encore. Je n’avais d’autre projet que de découvrir le sol de mes ancêtres.
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