| |
 |
Donner un sens à l'existence
de Jean-Philippe Ravoux
Editions Robert Laffont
LA CLÉ
C’est une règle immuable qui régit les contes de fées : il faut fournir la clé. Saint-Exupéry nous la dévoile dès le chapitre II : « J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert, il y a six ans. » Il y a là une contradiction : comment trouver, dans le désert, quelqu’un à qui parler véritablement ? Mais c’est une contradiction seulement pour celui qui ne sait pas voir que le « désert » est une métaphore : en retrouvant l’ingénuité primitive, en accueillant l’enfant qu’il était, le pilote s’installe dans la solitude d’un monde déserté favorable à sa méditation sur le sens des choses. Le désert où il se trouve, comme le désert qu’il suscite en oubliant le monde réel, le renvoie à lui-même. Délivré de toutes les connaissances et représentations que les adultes avaient interposées entre l’enfant qu’il était et la réalité du monde, le pilote retrouve son esprit d’enfance et peut aller vraiment à la rencontre des autres et du monde. Le désert est la solitude qui nous menace si nous ne prenons pas conscience que toute expérience, quand elle part de l’individu, n’a d’intérêt que si elle débouche sur du collectif. À l’arrivée du petit prince, le pilote est dans une situation analogue à celle où se trouvait Descartes au terme du doute : « Maintenant que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions . » Ou encore : « Ainsi m’entretenant seulement avec moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même . » L’enfant qui aborde le pilote dans le désert est bien le petit enfant qu’était le pilote avant d’être aveuglé par le discours des adultes, contraint à se conformer à la rationalité privée d’amour : « C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique carrière de peintre. » C’est bien l’enfant qu’il était avant de se mettre à la portée des adultes en leur parlant « de bridge, de golf, de politique et de cravates », et devienne « un homme raisonnable ». Il s’agit bien de l’enfance dont il avait la nostalgie et que Saint-Exupéry évoque dans ses Carnets comme étant le territoire dont chacun est parti, le pays dont il est. L’enfance dont les adultes l’ont contraint à sortir, et condamné, alors, à vivre dans la solitude. Et là, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas de l’enfance, âge de la vie, mais de l’enfance comme état mental, mode d’existence, façon d’apprécier le réel et d’établir des liens. C’est pourquoi le pilote qui était devenu « comme les grandes personnes qui ne s’intéressent plus qu’aux chiffres » a « acheté une boîte de couleurs et des crayons ». C’est pourquoi Le Petit Prince est un livre pour les grandes personnes qui ont oublié qu’elles « ont été d’abord des enfants ». C’est pourquoi Le Petit Prince est un conte philosophique où l’enfant découvre le caractère insolite et absurde du monde : les gens sérieux, les personnes pressées, les amateurs d’abstractions, les affolés de la vitesse, les déracinés, les obsédés du pouvoir, les bureaucrates qui ont muré leurs fenêtres, les individus qui se contentent des artifices, le monde de la technique et des machines qui abîment l’homme et la terre au lieu de les servir. Un conte qui veut nous faire comprendre que si le monde est affreusement noir en dessus, le monde des adultes qui ont oublié leur enfance et demeurent aveuglés par les apparences et les représentations illusoires, il est miraculeusement pur en dessous si l’amour nous fait voir les relations essentielles. Une méditation qui va permettre au pilote de sortir du désert stérile, des apparences, à l’aide de son intelligence éclairée par l’amour. C’est pourquoi il n’a pas voulu recourir au merveilleux par lequel on essaye de captiver l’attention des enfants et renoncé à son premier dessein qui était de commencer cette histoire à la façon d’un conte de fées : « Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui, et qui avait besoin d’un ami. » Il ne voulait pas « qu’on lise son livre à la légère » et c’est pourquoi il nous demande de le lire « en oubliant entièrement la part naïve qui n’a pas d’effet, mais en notant, tout le long, les concepts charriés par cette imagerie ».
|