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Je ne parle pas la langue de mon père
de Leïla Sebbar
Récit / Aventure
Editions Julliard
«Mon père ne savait pas ce que j’apprends aujourd’hui, longtemps après, ou le savait-il et il n’en disait rien, il parlait peu. Peut-être la langue étrangère l’a séparé des mots qu’ils auraient choisi pour nous, ses enfants. À sa femme, il parle, dans la langue de la France, sa langue à elle, je les entends depuis la véranda, derrière la fenêtre au verre granuleux, opaque, qui la sépare de la salle d’eau. Ils peuvent tout se dire, ils se disent tout, c’est ce que je pense alors. Elle a quitté pour lui les rivières et les collines douces, la terre qui donne le blé, la vigne, le tabac et les noix, les chênes centenaires, des bois et des bois de châtaignier, elle est sa femme et sa langue est sa langue, lorsqu’il parle avec elle. Mais les enfants, ses enfants, nés sur sa terre à lui, de son corps avec la lignée qu’il a rompue, ses enfants nés dans la langue de leur mère, il les aime, la mère de ses enfants et sa langue, il a lu des livres à la bougie après le travail pour la maison qu’il fallait nourrir, il récite des vers, appris par cœur, mieux que les Français de son pays qui n’aiment pas l’étude. Dans sa langue, il aurait dit ce qu’il ne dit pas dans la langue étrangère, il aurait parlé à ses enfants de ce qu’il tait, il aurait raconté ce qu’il n’a pas raconté, non pas de sa vie à lui, un père ne parle pas de sa propre vie à ses enfants, il respecte la pudeur, l’honneur, la dignité et eux aussi, il le sait, ils le savent, non, de sa vie il n’aurait pas parlé, mais les histoires de la vieille ville marine, les légendes, les anecdotes du petit homme rusé qui se moque des puissants et ça fait rire les faibles, les pauvres, il aurait raconté les ancêtres, le quartier, vérité et mensonge, il aurait ri avec ses enfants dans sa langue et ils auraient appris les mots de gorge, les sons impossibles, répétés, articulés encore et encore, maître d’école dans sa maison, ensemble ils auraient déchiffré, récité, inscrit sur l’ardoise noire les lettres qu’ils ne savent pas tracer.»
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